
« Les chercheurs se sont d'abord focalisés sur l'époque qu'ils jugeaient la plus prospère. L'âge d'or des mines d'argent dans la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines est situé à la Renaissance. De multiples recherches ont été faites sur les 500 dernières années. Nous avons désormais une masse importante d'informations sur cette période. Mais l'exploitation de l'époque médiévale, c'est-à-dire grosso modo des 500 premières années n'a pas fait l'objet réellement de recherches. Nous nous sommes rendus compte que celle-ci pouvait aussi être très riche d'enseignement », indique Patrick Clerc, archéologue de l'Institut national de recherches archéologiques préventives.
«J'ai commencé à
fouiller les mines
à l'âge de 16
ans»
Dès les années 80 pourtant, les premiers sondages permettent
d'identifier des sites d'activités du Moyen-Age.« Comme dirait Pierre
Fluck, c'est un peu comme si quelqu'un visitait une cathédrale avec une lampe de
poche et qu'il éclairait seulement par endroit. Il se dirait : c'est
énorme. Mais il n'aurait pas de certitude. C'est exactement la même chose avec
ce qui s'est passé. A l'époque, les recherches n'ont pas été plus loin. Car il y
avait d'autres priorités. »
C'est pourquoi le chantier des jeunes
bénévoles de l'association spéléologique pour l'étude et la protection des
anciennes mines a décidé de mener un nouveau champ d'investigation sur cette
période méconnue de l'histoire minière.
Pour le coup, Pierre Fluck,
professeur en archéologie industrielle à l'université de Haute-Alsace, revient à
ses premières amours après dix ans d'absence sur les chantiers bénévoles.
« J'ai commencé à fouiller les mines à l'âge de 16 ans. Je reviens avec un
sujet d'études très intéressant. »
L'universitaire sera d'ailleurs
le responsable de ce programme de recherche scientifique qui devrait se dérouler
sur cinq à six années. Avec l'espérance de trouver des indications précises sur
le fonctionnement d'une mine au Moyen-Age. D'autant que, même en France, peu de
recherches ont été effectuées sur l'époque médiévale. Les études principales ont
été menées dans le massif de l'Oisan dans le Dauphiné et dans les
Cévennes... Sur les hauteurs du massif de l'Altenberg, cinq sites de
surface et trois à quatre mines ont été sélectionnés. Quelque 23 jeunes âgés de
18 à 25 ans s'initient à l'archéologie avec cinq
encadrants.
« Nous ne fouillons pas n'importe où. A partir de
1982, des sondages ont été effectués dans différents secteurs. Nous avons réussi
à avoir des éléments datants grâce au carbone 14. Ceux-ci indiquaient une
période du IXe et X siècle et du XIIIe et XIVe siècle », précise Patrick
Clerc.
Au carreau de la mine Patris du secteur Saint-Philippe
justement, des archéologues amateurs grattent méticuleusement la terre dans un
carré de deux mètres sur deux. Pendant qu'Isabelle Dechanez, du centre
départemental d'archéologie du Bas-Rhin, réalise un croquis du site sur papier
millimétré.
«Nous allons passer
au crible les plafonds et
les
parois de la galerie»
« Ce sont des terres qui n'ont pratiquement pas été cultivées. Il
est très probable que nous tombions rapidement sur ce que nous cherchons. Le
sondage devrait nous permettre de savoir s'il y avait une fonderie. Et dans
l'affirmative de définir vers quelle époque, elle était en activité. Un faisceau
d'indices nous permet de croire à cette hypothèse. Il y a la présence de
nombreux scories. La prospection géophysique a aussi signalé des anomalies
magnétiques avec une forte concentration de fer. » Non loin de là, sur
une pente un peu plus haute, une autre équipe s'active pour descendre dans la
mine.« La galerie médiévale a été ouverte en 1981. A l'époque, elle avait
seulement été topographiée », se souvient l'un des membres de l'Asepam.
Il s'agit ici de comprendre le
fonctionnement de la mine et comment les mineurs ont travaillé. « Nous
allons passer au crible les plafonds et les parois de la galerie. Voir quelles
sont les types d'outils qui ont été utilisés, voir le front de taille et comment
les ouvriers ont travaillé avec le feu pour ramollir les
parois. »
Sur le site Pfaffenloch, d'autres archéologues amateurs
s'échinent à retrouver les restes d'une fonderie. « Les premières
investigations ont été menées ici en 1984. Le sondage avait livré énormément de
résidus et de scories liés à l'activité d'une fonderie », précise Pierre
Fluck.
La première phase de travail consistant à collecter des données
sur le terrain prendra environ deux semaines. Ensuite, ces informations seront
analysées en laboratoire et plusieurs études seront menées. C'est aussi là que
l'« école sainte-marienne » rentrera en jeu. Car les techniques de
recherches de l'Asepam ont largement dépassées
les frontières du Val d'Argent. « Nous confrontons la réalité du terrain
avec les documents écrits que nous essayons de retrouver. » Une démarche
logique mais encore fallait-il y penser... Et surtout pourvoir mener à bien ces
recherches documentaires. « Pour l'époque de la Renaissance, le travail
nous avait été facilité car les archives des seigneurs de Ribeaupierre n'avaient
pas été dispersées comme c'est souvent malheureusement le
cas. »
L'exemple du plan de la mine Saint-Louis-Eisenthür est
notamment parlant.« Ce plan précis et annoté de 1560 a pu nous livrer des
noms de certains lieux. Ce document avait été créé car deux exploitants se
querellaient afin de savoir lequel des deux aurait le droit d'exploiter un
filon. »
Roger Zenner de l'Asepam explique aussi l'intérêt des recherches
actuelles pour la mine Saint-Louis et le sentier du Neuenberg.
« Les
connaissances enrichiront les commentaires des visites. »
Par
ailleurs, deux équipes de géophysicien menées par Nicolas Florsch, maître de
conférence à l'université Paris 6 Jussieu, et Myriam Schmutz, professeur à
l'université de Bordeaux, devraient faciliter le travail des
archéologues.
En calculant la résistivité des terrains, les
scientifiques définissent une image du sous-sol. Avec ces paramètres, les
archéologues peuvent mieux axer leurs recherches.
Pour l'heure, les
historiens n'ont que des suppositions.« Nous pensons que l'exploitation de
ces mines aurait démarré avec l'aide des moines. Pour l'instant, nous ne savons
pas si les ecclésiastiques creusaient où s'ils avaient transmis leur savoir à
d'autres... » Les détectives de l'histoire enquêtent. Dans l'attente
d'indices confondants, les hypothèses sont nombreuses. Reste à trouver les
éléments permettant d'établir la vérité historique.